Malgré les assurances répétées des autorités sur l'état de santé de Paul Biya, les interrogations suscitées par l'absence prolongée du président camerounais ne faiblissent pas. Après le directeur du Cabinet civil de la présidence, qui a assuré que le chef de l'État « se porte bien », le ministre de la Communication, René Emmanuel Sadi, affirmait encore le 2 août sur RFI que son retour au Cameroun était prévu « très bientôt ». Ces déclarations n'ont toutefois pas suffi à rassurer les marchés.
Selon les données consultées par EcoMatin sur plusieurs plateformes spécialisées, l'obligation REPCAM 8,875 %, arrivant à échéance en 2033, s'échangeait le 12 août à 96,85 % de sa valeur nominale, contre environ 101 % quelques semaines plus tôt. Cette décote porte son rendement à près de 9,7 %, au-dessus de son coupon de 8,875 %, pour tout investisseur qui l'achèterait aujourd'hui et la conserverait jusqu'à son remboursement. Les deux autres titres suivent la même trajectoire. L'obligation de 550 millions de dollars, remboursable en 2031 et assortie d'un coupon de 9,5 %, se négociait à 100,6 % de sa valeur faciale, contre plus de 102 % début juin. Quant à l'Eurobond arrivant à échéance en 2032, il s'échangeait à 88,94 % de sa valeur nominale.

Source : base de données Bloomberg
Autrement dit, le marché considère aujourd'hui que la dette camerounaise mérite une prime de risque plus élevée qu'il y a quelques semaines. Si cette tendance devait perdurer, elle pourrait renchérir le coût auquel l'État lèverait de nouvelles ressources sur les marchés internationaux.
La sanction du marché depuis le 7 juin
Cette appréciation a véritablement commencé le 7 juin 2026 (cf graphique), date à laquelle le président camerounais à quitté Yaoundé pour un "court séjour privé" en Suisse. Depuis, les obligations ont enchaîné plusieurs semaines de repli. « Le problème n'est plus seulement la durée de l'absence du président, mais surtout le manque de visibilité sur sa succession », résume un gestionnaire d'actifs basé à Londres. « Le marché a déjà intégré cette incertitude ». Si cette tendance se prolonge, le Cameroun pourrait devoir offrir des conditions plus coûteuses lors de ses prochaines émissions internationales. L'enjeu est d'autant plus important que Yaoundé prépare une émission obligataire ESG de 692 millions de dollars, avec l'appui de Matha Capital, de la Banque africaine de développement (BAD), de l'Africa Finance Corporation (AFC)et d'ATIDI. Cette opération servira de test pour mesurer si la défiance observée sur le marché secondaire se répercute sur le coût auquel les investisseurs accepteront de financer directement l'État.
La dégradation reste par ailleurs contenue. Les obligations camerounaises se négocient toujours à des niveaux supérieurs à ceux observés début fin mars 2026 et très au-dessus de ceux d'avril 2025, au plus fort des tensions géopolitiques entre l'Iran, Israël et les États-Unis. « Structurellement, le Cameroun demeure mieux perçu que ses voisins de la CEMAC grâce à une économie plus diversifiée. Cette crédibilité lui offre une marge de manœuvre que le Gabon ou le Congo n'ont pas », souligne un spécialiste des marchés. Les données de marché confortent cette analyse. Malgré le récent rallye de sa dette, le Gabon reste la signature souveraine la plus coûteuse de la CEMAC, avec des rendements compris entre 10,9 % et 11,6 %.

Source : base de données Bloomberg
Vice-président
Un autre facteur déterminant sera la conclusion, ou non, d'un nouveau programme avec le Fonds monétaire international. Le précédent s'est achevé en juillet 2025 et Fitch Ratings, qui a confirmé le 24 avril la note B du Cameroun avec une perspective négative, estime que l'absence d'un nouvel accord constituerait un risque pour le financement du pays.
À cela s'ajoute la question institutionnelle. La réforme constitutionnelle d'avril 2026 a créé la fonction de vice-président, désormais appelé à achever le mandat présidentiel en cas de vacance du pouvoir. Le poste n'a toutefois toujours pas été pourvu, alimentant les spéculations sur la succession. Pour Fitch, cette réforme réduit le risque d'une transition désordonnée sans le faire disparaître. L'agence estime qu'« un allègement concret des risques politiques et sécuritaires », notamment à travers une plus grande visibilité sur la succession présidentielle, renforcerait la crédibilité du Cameroun auprès des investisseurs. « Le marché apprécie l'idée d'un vice-président, car il deviendrait le successeur constitutionnel et offrirait davantage de visibilité. Encore faut-il qu'il soit nommé », résume un expert.

Source : base de données Bloomberg
Stabilité sur le marché domestique
À l'inverse des marchés internationaux, le marché domestique ne montre aucun signe de nervosité. À la BVMAC, où le Cameroun compte quatre lignes obligataires arrivant à échéance entre 2027 et 2031 pour un encours total de 312,73 milliards de FCFA, les cours sont restés inchangés. Au 13 août, toutes les obligations continuaient de s'échanger à 100 % de leur valeur nominale, sans décote.
Cette stabilité contraste avec les mouvements observés sur les titres libellés en devises. Elle traduit une perception différente du risque par les investisseurs locaux, qui ne remettent pas en cause la capacité de l'État à honorer ses engagements. Illustration de cette confiance, un investisseur a récemment proposé d'acquérir 995 titres de l'emprunt « ECMR 6,25 % NET 2022-2029 » à leur valeur nominale. Aucune contrepartie ne s'est manifestée, les détenteurs préférant conserver leurs obligations plutôt que de les céder.
« L'appréciation du risque sur le marché domestique est assez différente. Que le président soit visible ou non, les investisseurs ne pensent pas qu'il y aura d'incidence majeure sur les remboursements », indique un dirigeant d'une société de bourse qui accompagne les investisseurs sur ce marché. « Souvenez-vous qu'en août 2023, le marché a continué d'allouer des ressources au Gabon après la prise de pouvoir par l'armée, car les investisseurs ont été rassurés non seulement par le discours politique, mais aussi par le mécanisme de débit d'office de la Banque centrale, qui garantit le règlement de leurs échéances par provision automatique sur le compte du pays. »

Source : BVMAC
Si le marché domestique reste insensible aux fluctuations actuelles, la principale préoccupation porte sur le niveau élevé des coûts d'emprunt. La forte exposition des banques aux titres souverains limite leur capacité d'intervention, ce qui constitue un défi majeur pour les émetteurs souverains. En témoigne l'adjudication de bons du Trésor à 13 semaines du 3 novembre, lors de laquelle le Cameroun n'a mobilisé que 4 milliards de FCFA, soit 40 % des 10 milliards recherchés, malgré un rendement moyen pondéré de 6,71 %.
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