La superficie totale du domaine pétrolier et gazier du Cameroun s’élève à 32 108,12 km². Selon les données de la Société nationale des hydrocarbures (SNH), au 31 décembre 2025, 37,40 % de cette surface était sous contrat (soit 12 007,12 km²) et 49,33 % restait encore libre (environ 15 838,97 km²). Autrement dit, après plus de trois décennies d’exploitation, le pays dispose encore de plus de la moitié de son potentiel d’hydrocarbures non exploré et non opéré. Cette situation transforme mécaniquement cette manne — devenue avec le temps l’une des principales sources de revenus de l'État — en actifs dormants.
Le poids du ralentissement se fait pourtant lourdement sentir sous l’effet du vieillissement des champs exploités : la production est passée de 34,97 millions de barils en 2015 à 19,37 millions en 2025, soit une baisse de 44 % sur dix ans. En parallèle, les réserves prouvées s’érodent, chutant de 240,96 millions de barils en 2016 à 194,78 millions à fin 2025 (-20 %). Pour inverser la tendance, Yaoundé a signé le 14 août 2026 un nouvel accord avec la compagnie britannique Octavia Energy pour une durée de sept ans. À la clé, une promesse d’investissement de 41 millions de dollars (environ 27 milliards de FCFA) pour lancer l’exploration du bloc Bolongo, une concession offshore de 381,56 km² dans le Sud-Ouest du pays.
Pour l’État, l’acte est qualifié d’« historique », car il intervient plus de dix ans après le dernier contrat similaire signé en 2015 avec le britannique Tower Resources sur le bloc Thali (118,9 km²), dont le premier puits reste d'ailleurs toujours en attente d’être foré. En perspective, un prochain accord serait en préparation avec l’américain Murphy Oil pour l'adjudication de quatre blocs tandis que quatre autres blocs cherchent encore preneurs. Mais parmi les experts du secteur, le constat frise l’absurde : le Cameroun fait de nouveau confiance à des « juniors » sans actifs majeurs sous gestion.

Choix stratégique ou absence de choix ?
Selon des sources averties du secteur, ce dernier acte du gouvernement ne saurait être un choix délibéré, mais plutôt l’expression d’un manque d’options solides offrant une véritable marge de manœuvre stratégique. Le pays dispose de cinq bassins sédimentaires présentant un potentiel pétrolier et gazier (Rio del Rey, Douala/Kribi-Campo, Logone Birni, Mamfé et Garoua), mais à ce jour, aucun n’est opéré par une « major ».
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Au premier rang des causes évoquées figure le cadre institutionnel et juridique, perçu comme insuffisamment attractif sur le plan économique. « Que ce soit dans le secteur pétrolier ou minier, nous avons les mêmes problèmes structurels. Le Cameroun est le seul pays qui n'a pas un ministère exclusivement dédié au pétrole ou aux mines. Ça joue beaucoup dans la perception des investisseurs, mais personne ne semble le voir », explique le Dr Bareja Youmssi, expert en mines et pétrole.
Un cadre juridique en décalage
Au Cameroun, l’industrie pétrolière est divisée en deux secteurs : l'amont qui assure la prospection, exploration, exploitation, transport, stockage et l'aval, dédié au raffinage, distribution, commercialisation. Selon le rapport ITIE 2023, le secteur amont est régi par un arsenal complexe comprenant notamment les anciennes Conventions d’investissement (antérieures à 1999) toujours en vigueur pour certains contrats, le Code de transparence de 2018, ou encore le Code général des impôts. Le socle actuel repose sur la Loi n°2019/008 du 25 avril 2019 portant Code pétrolier et son décret d'application de mai 2023.
Malgré cette actualisation en 2019, de nombreux experts estiment que cet arsenal reste en décalage avec les exigences contemporaines. « Nous avons un code pétrolier qui ne répond pas à la nouvelle donne. Aujourd'hui, l'industrie parle de réchauffement climatique et de transition énergétique. Pour qu'une compagnie vienne investir dans l'exploration — où l'argent investi est parfois perdu en cas d'échec — il faut des incitations fortes. Nous avons un problème structurel », martèle l’enseignant d’université.
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Pourtant, le Code pétrolier de 2019 avait introduit des innovations censées renforcer la transparence et l'attractivité. Parmi elles figurent la gouvernance, qui prévoit la création d’une Commission permanente pour la négociation des contrats et l'approbation préalable de l’État pour tout transfert de droits. S'y ajoute le volet du contrôle, avec le droit d’audit de l’État sur la comptabilité des opérateurs et l'exigence de garanties financières auprès des banques et maisons-mères. Sur le plan de la fiscalité, le texte instaure un taux d’impôt sur les sociétés stabilisé à 35 %, assorti d'exonérations fiscales conditionnées allant jusqu’à 5 ans pour le pétrole et 7 ans pour le gaz. Enfin, concernant le marché intérieur, les exploitants ont l'obligation de céder une partie de leur production à l’État, à un prix indexé sur le Brent, pour couvrir les besoins nationaux. Mais ces garde-fous, bien que vertueux sur le papier, freineraient dans les faits l’appétit des grandes compagnies face à des conditions jugées trop rigides comparées à d'autres juridictions africaines.
SNH et la gouvernance
L'analyse devient plus critique encore concernant la structuration du portefeuille national et le rôle de la Société nationale des hydrocarbures (SNH). « Pour un pays comme le Cameroun, il n'est pas normal que les données concernant notre sous-sol soient basées à Londres ou en France », déplore un expert.
« Nous avons hérité d’une SNH postcoloniale créée en 1980 pour gérer les participations de l'État dans les contrats de partage de production (CPP). En 46 ans d'existence, la SNH n'a jamais véritablement joué le rôle de promoteur du secteur pétrolier, pour mettre en évidence de nouveaux gisements. L'investissement direct ne peut pas venir si l'État ne met pas lui-même de l'argent dans l’amont pétrolier pour approfondir la connaissance de son propre sous-sol », analyse le Dr Bareja Youmssi.
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À cette inertie s’ajoute la question de la gouvernance interne. L'expert pointe la longévité des dirigeants — notamment l’Administrateur Directeur général de la SNH, Adolphe Moudiki, en poste depuis 36 ans et souvent critiqué pour ses absences prolongées. Le spécialiste remet également en question le mode de sélection des cadres dirigeants de l’amont pétrolier camerounais, estimant que le recrutement ne s'appuie pas suffisamment sur la méritocratie technique ni sur les profils issus des grandes écoles spécialisées. Un déficit d'expertise qui pèse lourdement sur la crédibilité du pays face aux majors internationales. « Aujourd'hui, la SNH se réduit à du simple trading, à faire du buy and sell. Ils se sont carrément alignés sur cette activité à travers Tradex », déplore une autre source proche du dossier.
Cette défiance est d'ailleurs alimentée par les zones d'ombre de la récente signature. Une position que partage le bâtonnier camerounais Akere Muna. Lors d'une sortie publique le 17 août, le juriste a remis en cause la légalité du récent accord pétrolier. L'entité qui détient la licence de Bolongo, et qui est tenue responsable par la loi camerounaise, est Octavia Energy Cameroon SARL. Pourtant, souligne-t-il, l'entête affichée sur la communication est celle d'Octavia Energy Corporation Limited, la société mère enregistrée à Londres. De plus, son signataire est présenté comme "PDG", un titre qui, selon la loi OHADA sur les sociétés commerciales en vigueur depuis 2014, n'existe pas pour une SARL, laquelle doit obligatoirement être dirigée par un Gérant. À la lecture du document, tout porte à croire que la société mère a exécuté, sur le sol camerounais, un contrat dont la contrepartie, au regard de la loi camerounaise, est sa propre filiale.
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Le fondateur de la branche nationale de Transparency International pointe d’autres incongruités entourant cet accord. Il relève notamment que la convention a été signée au nom de l'Administrateur Directeur Général de la SNH, bien que ce dernier n'apparaisse nulle part lors de la cérémonie de signature, représenté à sa place par Nathalie Moudiki, Conseiller N°2 de la SNH. Par ailleurs, le représentant du gouvernement lors de cet événement était le ministre chargé des Mines et de la Géologie, un département qui n'a pourtant aucun rôle officiel en matière de licences pétrolières et gazières, ce qui constitue pour le juriste un écart notable.
Cameroun en marge de la Cemac ?
Cette gouvernance, jugée opaque par les experts du secteur, freinerait la mobilisation des grandes multinationales dans l’amont pétrolier camerounais. À titre comparatif, au sein de la Communauté économique et Monétaire de l'Afrique Centrale (CEMAC), le Gabon et la Guinée Équatoriale ont également lancé des appels à manifestation d'intérêt pour attirer des investisseurs sur leurs blocs sensiblement à la même période que le Cameroun. Leurs premiers résultats s'avèrent alléchants, des majors telles qu'Eni, Chevron, Shell, Bp, ou encore ConocoPhillips y ayant manifesté un intérêt marqué.
Or, dans les faits récents du Cameroun, à l'exception du géant TotalEnergies — qui a opéré dans l'amont entre 2005 et 2006 sur les blocs Dissoni et Bomana avant de recentrer ses activités locales exclusivement sur la distribution —, le tableau des vingt dernières années n'affiche aucune major. L'exploration et la production ont été laissées à des acteurs de second plan. On y retrouve notamment Kosmos Energy en 2012 sur le bloc Fako (un projet depuis abandonné), Perenco Cameroun en 2013 sur le bloc Moabi, Addax et Tower Resources en 2015 sur le bloc Thali. Plus récemment, l'activité s'est résumée en 2023 à la conversion des anciennes concessions de Perenco (Rio del Rey et Lokele) en Contrats de Partage de Production, puis à l'arrivée d'Octavia Energy Corporation Limited et de Murphy annoncée pour 2026.
Pour relancer l’amont pétrolier national et séduire à nouveau les géants mondiaux, la recette reposerait sur une refonte institutionnelle profonde. « Si l'on veut relancer notre secteur pétrolier, il faut restructurer la SNH. Il faut créer une véritable Cameroon Oil Company dédiée exclusivement à l'amont pétrolier. C'est cette compagnie qui fera véritablement bouger les lignes. Il faut également rétablir un ministère dédié au pétrole », conclut le Dr Bareja Youmssi.
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