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Stade Paul Biya à Olembe: l’autre scandale de la CAN 2019

Des centaines de jeunes licenciés avec plusieurs mois d’arriérés de salaires, sous le regard indifférent de l’entreprise italienne conductrice des travaux.

Publiée mardi 29 janvier 2019 à 11:39:32Modifiée vendredi 3 mai 2024 à 09:34:49Temps de lecture 20 minPar EcoMatin

greve stade olembe
Fait partie du dossier: Décryptages et Analyses
Un silence assourdissant sur le site de construction du stade Paul Biya à Olembe à Yaoundé. Les mouvements d’humeur qui ont paralysé, il y a quelques jours les travaux sur ce chantier, un des plus importants dans le cadre de la CAN que le Cameroun devait accueillir en 2019, ont certes cédé la place à un calme apparent. Mais derrière cette ambiance, se cachent les pleurs des centaines d’ouvriers mécontents. Licenciés après plusieurs mois d’arriérés de salaires, ils ont le sentiment d’avoir été victimes d’une arnaque  et ne savent plus à quel saint se vouer. C’est le cas de Gabin, recruté le 8 septembre 2018 et mis à la disposition de Panzeri, le sous-traitant de Piccini qui supervise l’essentiel des travaux sur le site. Au bout de quatre mois d’activités, il revendique déjà deux mois d’arriérés de salaire, après son licenciement. L’ouvrier témoigne qu’il ne percevait souvent qu’une partie de son salaire ; des paiements qui intervenaient parfois avec beaucoup de retards. Tous ces griefs ont poussé les employés à se révolter, le mardi 15 janvier 2019.
Entre autres revendications, le règlement des arriérés de salaires pouvant aller à 5 mois pour certains, les primes de risque, l’affiliation à la CNPS …
Tout commence quelques jours plus tôt par de simples revendications et appels au dialogue. « Nous avons interpellé certains de nos employeurs de Videcom et Ecotek directement, ainsi que ceux de Piccini. Nous avons demandé ce dialogue-là qui n’a jamais eu lieu », raconte Blaise Bonny, porte-parole de ces ex-employés. Sans aucune suite, ces derniers décident de suspendre le travail. Même la rencontre avec des responsables du chantier ne permet pas de répondre aux préoccupations des grévistes, notamment sur la disponibilité de leurs salaires. Le responsable de Panzeri va se retirer, rejetant la responsabilité sur les autres, le DGA de Piccini lui, avance payer les factures tous les trois mois, et le directeur de Videcom quant à lui, affirme n’avoir pas reçu l’argent. Un jeu de « ping-pong » des responsables qui pousse les employés mécontents à durcir le ton en érigeant des barricades sur une voie d’accès au site.

>> Lire aussi - Entreprises: les premières victimes du retrait de la CAN 2019


Cette poignée sera rejointe plus tard mercredi dernier par des employés d’autres entreprises de sous-traitance. Entre autres revendications, le règlement des arriérés de salaires pouvant aller à 5 mois pour certains, les primes de risque, l’affiliation à la CNPS … La masse des grévistes qui s’étoffe davantage met la pression aux responsables du chantier. C’est finalement à partir de jeudi dernier dans la nuit que les salaires commencent à tomber, « après concertations entre le gouverneur, le DGA de Piccini, et une banque de la place », révèle le Porte-parole des ouvriers licenciés. Mais Piccini va décider de se séparer d’une bonne partie des ouvriers, sans toutefois veiller à régler leurs arriérés de salaires. Joint au téléphone, le responsable de Bati Pont, un des sous-traitants, confie que Piccini n’a pas réglé ses factures depuis septembre. Face à cette situation, l’entreprise a pris la décision d’arrêter. Mais, soutient-il, tous les ouvriers seront payés. D’après ce dernier, Piccini leur a confié au cours d’un entretien qu’il y a des réclamations avec l’Etat. Le coordonnateur de Cacess, sous-traitant chargé du nettoyage, estime quant à lui qu’il n’a pas besoin de signer des contrats pour cette activité qui est temporaire.
EntreprisesActivitésResponsablesNombres d’employésNombre de mois de salaires impayéMontant des  salaires non payés 
EcotecElectricité-plomberie-froid et chaud-soudureAppolinaire Tematio500212 millions
Gecam Daniel Gwet500530 millions
GeomesureFeraille-nettoyageEric1000336 millions
Bati pontFeraille-Nettoyage- pose des chaises-toituresArnaud Fogang1000560 millions
Natanael MetalSoudure nettoyageOnana15006108 millions
Ste Expesinde NjohFrancko/Ebelle Daniel5003180 millions
CacessNettoyage-ferailleBatock Moise1000448 millions
GeccFeraille-soudureBayiha Mboua600322 millions
VidecomElectricité-plomberie-froid et chaud-soudureAdam Hamel/ Georges Fabo1501/29 millions
AesysPlomberie-soudure 2000 
Ac3nTuyauterie 500318 millions
Entreprises sous traitantes et montant des salaires non payés aux ouvriers licenciés Flou dans la sous-traitance et les paiements Entre la société Panzeri, qui supervise l’essentiel des travaux, et quelques autres sous-traitants de Piccini, il semble difficile de distinguer les tâches précises de chacun, notamment pour ce qui concerne la paie. Sur le chantier d’Olembe, les entreprises sous-traitantes se succèdent au rythme des saisons, emportant avec elles les arriérés de salaires de nombreux ouvriers qui pourtant font couler leur sueur pour faire avancer les travaux. Pas moins de 12 y officient encore (ou y ont déjà) depuis le lancement du chantier, parfois pour les mêmes tâches. Rien que pour la plomberie, l’électricité et la soudure, on compte Ecotec, BC et CC, et Videcom. Geo Mesure, Bati Pont, Natanael Métal, Cacess et Gecc se partagent les tâches liées à la ferraille, au nettoyage et à la soudure. Chacune d’elles a déjà englouti entre deux et cinq mois d’arriérés de salaires de plus de deux cent employés. Ceux qui sont payés ne perçoivent parfois qu’une partie de leur dû. Les ouvriers déplorent aussi l’absence des bulletins de paie ; une situation qui favorise la surfacturation par les sous-traitants. « On a souvent observé des écarts entre les montants perçus par les ouvriers et ceux déclarés au niveau de Piccini », témoigne Blaise Bonny, porte-parole des ouvriers licenciés. Malgré de nombreux mouvements d’humeur, ces derniers n’ont pas pu recouvrer ce qui leur revient de droit. Panzeri qui supervise les travaux demande aux ouvriers de se référer aux sous-traitants qui les recrutent, alors que pour les sous-traitants, c’est Piccini qui ne paie pas ses factures.
Menaces sur le respect des délais Les grèves à répétition sur cet important chantier font planer le doute sur la capacité à tenir le délai de mars annoncé par les responsables des travaux. Dès le mois de juin 2018, les employés avaient organisé une grève sur le chantier à Olembe. Les ouvriers avaient été rejoints dans leur mouvement d’humeur par les populations riveraines qui contestaient le recrutement massif de personnes venues d’ailleurs au détriment des leurs. Le ministre du Travail et de la Sécurité sociale avait alors organisé une réunion d’urgence avec les responsables des entreprises opérant sur le chantier pour désamorcer la crise.L’option de la réduction de la taille du personnel laisse croire que les autorités ont abandonné la priorité du délai, surtout que la CAN 2019 ne se jouera plus au Cameroun. Selon les estimations, c’est plus de la moitié des ouvriers qui ont vu interrompre leurs contrats. A en croire le porte-parole des ouvriers licenciés, le consultant de Panzeri a dit vouloir garder seulement 150 ouvriers sur le chantier, l’équivalent du nombre d’employés d’un sous-traitant. Cette compression d’une bonne partie du personnel, à la suite des grèves ayant paralysé, a considérablement ralenti les travaux, observe le responsable de Bati Pont. D’après les ouvriers, les activités au niveau du centre commercial et de l’hôtel, qui font la particularité de ce projet, ont été mis en veille. Le personnel retenu est uniquement concentré sur le stade proprement dit, le complexe devrait encore attendre.
  Blaise Tarcin Bonny: « Nos salaires ont été réduits entre 70 et 80 000 FCFA » ImageBlaise Bonny: Que réclamez-vous concrètement, après la grève sur le chantier, qui s’est soldée par votre licenciement ? EcoMatin: Nous réclamons tout simplement ce qui revient de droit à un employé, c’est-à-dire un contrat de bonne qualité, des modalités de paiement conformes. Par exemple, nos contrats ne spécifiaient pas la catégorie, il n’y avait pas de prime, même pas la prime de risque. Il n’y avait pas de date de paiement. Vous pouvez travailler trois mois, on vous paie un demi-mois. Le personnel n’est pas assuré, ce qui veut dire que tout ce qu’il y a comme danger, accident et autre ne sera pas pris en compte par l’employeur. Nous avons réclamé cela, et demandé l’affiliation à la CNPS, parce que les employés des sous-traitants ne sont pas affiliés à la CNPS. Il y a eu des transactions depuis ATC qui a été le premier sous-traitant, BCC et Ecotek, puis Videcom. De toutes ces entreprises, aucune n’a affilié ses employés à la CNPS.
Aucune autorité gouvernementale ne nous a approchés, aucun responsable de nos entreprises ne nous a approché, hormis le mardi quand nous avons commencé le mouvement
Est-ce qu’entre-temps vous avez été approchés par les autorités ? Non. Aucune autorité gouvernementale ne nous a approchés, aucun responsable de nos entreprises ne nous a approché, hormis le mardi quand nous avons commencé le mouvement. Ce jour, le directeur adjoint du projet, M. Benoît, le responsable N°2 de Panzeri et le directeur général de Videcom sont venus sur les lieux voir ce qui se passe. Et nous leur avons soumis nos doléances qu’ils n’ont malheureusement pas prises en compte. Après eux, le gouverneur était sur le terrain mercredi, mais il s’est arrêté à Piccini, il n’est pas arrivé à notre base. Curieusement, il parait que c’est lui qui a débloqué de l’argent. Et là encore on se demande comment est-ce qu’il débloque de l’argent sans avoir discuté avec nous. Nous avons vu nos salaires du mois de décembre tranchés, et on dit que c’est lui qui a débloqué de l’argent, et que c’est lui qui a fait les états, donc que c’est lui qui retient l’autre partie de l’argent. Nos salaires ont été réduits de 70 à 80 000 FCFA, et le contact de Videcom dit que c’est le gouverneur qui est responsable de ces réductions. Aucune autre autorité ne nous a approchés, mais quand même les éléments des services de sécurité nous ont posés des questions auxquelles nous avons répondu.

>> Lire aussi - CAN Cameroun 2019: les chantiers qui seront financés par l’emprunt obligataire


Et que comptez-vous faire à présent pour rentrer dans vos droits ? Déjà, on a beaucoup fait, on a beaucoup dénoncé. Déjà, nous ne sommes pas des avocats, nous ne sommes pas dans le monde du droit, nous sommes des électriciens, des plombiers, des chaudronniers, donc notre souhait était que quelqu’un nous approche, parce que s’il faut commettre un avocat, ça va demander des honoraires que nous ne pourrons pas payer. On a suffisamment dénoncé, certains médias nous ont aidés en expliquant à la nation ce qui se passe. Donc ce que nous comptons faire, c’est d’appeler au responsable de la condition du travail au Cameroun de prendre en considération ces revendications, même si ce n’est pas pour ceux qui sont dehors, mais ceux qui sont restés.  

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