La décision est passée presque inaperçue, noyée dans les ajustements saisonniers des grandes compagnies aériennes. Pourtant, elle marque un tournant significatif dans la stratégie africaine de Turkish Airlines. Le transporteur turc annonce la suspension de 18 liaisons internationales pour l’été 2026, dont une dizaine en Afrique. Parmi elles, les dessertes de Libreville (Gabon) et Pointe-Noire (Congo), deux points d’entrée stratégiques dans la Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). La compagnie n’a pas communiqué sur les raisons officielles de cette décision, laissant filtrer ses arbitrages uniquement à travers les modifications opérationnelles déjà enclenchées : reprogrammations et disparition progressive de certaines lignes dès le mois de juin prochain.
Ainsi, c’est tout un pan du modèle africain de Turkish Airlines qui est mis sous tension. Les dessertes ssuspendues reposaient en grande partie sur des itinéraires dits « triangulaires » à l’instar de la ligne Istanbul – Libreville – Pointe-Noire – Istanbul, permettant de mutualiser les coûts sur des marchés à faible densité. Le dernier vol sur cette liaison est programmé pour le 6 juin 2026, sans reprise avant fin octobre au mieux, voire mars 2027 pour certaines destinations. Au total, près d’un cinquième du réseau africain de la compagnie est concerné. Un redimensionnement brutal pour un transporteur qui avait fait du continent un axe majeur de croissance au cours de la dernière décennie.
Le prix du kérosène grimpe de 117%
Derrière ces coupes, un facteur domine : la flambée du kérosène. Depuis les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran le 28 février, suivies de la paralysie partielle du détroit d’Ormuz par lequel transite près de 20% du carburant d’aviation mondial, les prix se sont envolés. En l’espace de quelques semaines, la tonne de kérosène est passée d’environ 831 dollars à plus de 1 800 dollars début avril soit une augmentation de 117%. Une hausse qualifiée d’« absolument colossale » par les transporteurs aériens. Résultat : le carburant, qui représentait déjà entre 25 et 30% des coûts d’exploitation des compagnies, pèse désormais jusqu’à 45%, selon les estimations. Un choc immédiat sur la rentabilité des lignes les moins denses, précisément celles desservies par Turkish Airlines.
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À cette pression sur les coûts s’ajoute un second choc, plus diffus : celui de la demande. Le secteur subit deux impacts simultanés : la hausse du carburant et une forme d’attentisme des passagers. Dans ce contexte d’incertitude géopolitique, les voyageurs reportent leurs déplacements, notamment vers certaines zones jugées plus risquées. Pour Turkish Airlines, dont le chiffre d’affaires a atteint 24 milliards de dollars en 2025 pour un bénéfice de 2,2 milliards de dollars, l’équation devient simple : concentrer les capacités sur les routes les plus rentables, au détriment des dessertes secondaires, même stratégiques à long terme.
Cette stratégie n’est pas isolée. Partout, les compagnies ajustent leurs voilures. Air France et KLM ont déjà relevé leurs tarifs sur le long-courrier. Le groupe Lufthansa a prolongé la suspension de plusieurs liaisons vers le Moyen-Orient, certaines jusqu’à l’automne. En Asie, Air China ou Cathay Pacific ont également ajusté leurs prix. Mais c’est en Afrique que les effets apparaissent les plus visibles, en raison de la fragilité structurelle de nombreux marchés et de leur dépendance aux modèles de desserte optimisés.
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Le cas d’Ethiopian Airlines illustre l’ampleur du choc. Premier transporteur du continent, la compagnie a été contrainte d’annuler jusqu’à 15 vols par jour vers le Moyen-Orient, soit plus de 160 rotations hebdomadaires supprimées. Entre 40 000 et 50 000 passagers sont affectés chaque semaine, pour des pertes estimées à 137 millions de dollars. Dans ce contexte, la décision de Turkish Airlines apparaît moins comme un simple ajustement saisonnier que comme un signal avancé : celui d’un repli tactique face à une crise énergétique et géopolitique qui redessine, à bas bruit, la carte du transport aérien africain.









