À quelques mois de l’échéance du Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (Piisah) 2024-2026, le Cameroun remet la question des farines locales au cœur de sa stratégie de réduction des importations alimentaires. Une convention de 400 millions FCFA signée entre le ministère du Commerce et la Banque camerounaise des petites et moyennes entreprises (BC-PME) prévoit notamment 250 millions FCFA pour l’installation d’unités de transformation, de dégustation et de vente de pains et viennoiseries fabriqués à partir de farines locales panifiables au profit des coopératives. Le reliquat est destiné à la production et à la commercialisation du riz local.
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Cette initiative intervient alors que le pays approche de l’échéance du programme sensé le sortir de sa dépendance aux importations alimentaires. Celui-ci prévoyait notamment l’élaboration d’un texte réglementaire imposant l’incorporation de 15 % de farines locales dans les produits de boulangerie, de pâtisserie et de biscuiterie. Annoncée depuis 2023, la mesure, qui visait réduire la quantité de farine de blé utilisée sans remettre immédiatement en cause les recettes traditionnelles, n’est pourtant toujours pas visible dans plusieurs établissements visités par EcoMatin.
Un accord de principe
Rencontrés le 18 aout dernier dans la ville de Douala, les pâtissiers de Santa Lucia, établissement de grande distribution de droits camerounais, ne recourent pas encore à cette proportion de farine locale. « On ne produit pas de pâtisseries avec les farines locales. Nous sommes encore dans le 100 % blé. Non seulement c’est plus pratique, mais c’est ce qui marche », confie un boulanger du réseau fondé par le milliardaire Camerounais André Léopold Timo. Le constat rejoint en partie les explications fournies par le ministère du Commerce, qui reconnaît que plusieurs opérateurs n’ont toujours pas engagé cette transition.
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Contacté par EcoMatin, le ministère souligne tout de même qu’un accord de principe a été conclu, un an en arrière, avec les opérateurs pour intégrer au moins 6 % de farines locales dans leurs préparations. Un taux bien en deçà des 15% annoncés mais qui apparait comme un consensus favorable aux différentes parties. Un système de quota d’achat entre producteurs et industriels, inspiré de mécanismes utilisés dans les filières sucre et blé, aurait également été retenu. « Un plan de quota d’achat comme dans le sucre et le blé avait même été retenu entre les opérateurs et les producteurs ; tandis que des stratégies de facilitation de l’approvisionnement ont été discutées avec les logisticiens », explique le ministère.
De l’avis d’expert, le choix des opérateurs de rester largement tournés vers le blé s’explique par une équation économique, soulignant que « la plupart de ceux-ci considèrent cette farine (blé) comme plus avantageuse en raison des exonérations dont elle bénéficie, auxquelles s’ajoutent des habitudes de consommation favorables aux produits fabriqués à partir de blé. Ces deux facteurs permettent aux entreprises de préserver leurs marges ».
Un marché pourtant existant
L’expérience de Selecte montre toutefois que l’équation n’est pas impossible à résoudre. La chaîne de boulangeries-pâtisseries de Yaoundé commercialise depuis 2022 des pains à base de maïs, de manioc et de patate. Au lancement, son directeur général Sotiris Chilas expliquait à EcoMatin que les produits avaient rencontré un accueil particulièrement favorable. « Ça fait 10-15 jours qu’on a lancé ce produit. Il a pris beaucoup d’ampleur et nous aussi sommes surpris de l’accueil que les clients ont réservé à ces produits », indiquait-il en avril 2022. Quatre ans plus tard, la gamme est toujours commercialisée, même si le pain au blé reste davantage consommé.
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Le ministère cite également le groupe PAFIC, de l’homme d’affaires Camerounais Bertin Tchoffo, comme exemple d’opérateur ayant intégré les farines locales dans sa production de pains et de beignets à base de patate et de manioc. De plus, dans les circuits de proximité, le pain dit « Kumba », vendu notamment le long des axes interurbains, constitue également une illustration de l’existence d’un marché pour des produits différents du pain industriel traditionnel.
Le défis de la matière première
Au-delà des considérations commerciales, une difficulté majeure persiste et freine la transition vers l’utilisation exclusive des farines locales ; celle de la disponibilité de la matière première. « On a souvent eu besoin de 100 sacs de farine locale, mais c’est à peine si on vous donne 10 sacs », a confié un responsable de boulangerie de la place à Ecomatin. La situation de la filière manioc permet de mesurer l’ampleur du problème. Selon les données du ministère de l’Agriculture, la production nationale tourne autour de 7 millions de tonnes par an, pour une demande estimée à 7,5 millions de tonnes. Jusqu’à 40 % de la production peut par ailleurs être perdue après récolte faute de moyens de conservation et de transformation. L’industrie doit donc trouver sa place dans une filière qui peine encore à couvrir les besoins du marché domestique.
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À l’aube de la fin du Piisah, le problème n’est donc plus seulement celui de l’absence de réglementation. La transition vers les farines locales suppose de rendre leur utilisation économiquement viable pour les entreprises tout en augmentant suffisamment la production agricole pour alimenter l’industrie sans concurrencer les ménages. « Produire davantage ne suffit pas. Les produits locaux doivent pouvoir accéder pleinement aux marchés, être distribués dans des conditions compétitives et répondre aux exigences de qualité, de traçabilité et de disponibilité attendues par les consommateurs », a souligné le ministre du Commerce, Luc Magloire Mbarga Atangana lors de la signature de la convention.
Pour rappel, l’ensembles de ces mesures interviennent alors que le gouvernement cherche à donner des débouchés aux productions locales et à réduire la dépendance à des produits importés. En 2025, le Cameroun a consacré 187,8 milliards FCFA à l’importation de froment de blé et méteil, soit 3,6 % de ses dépenses totales d’importation, selon l’Institut national de la statistique (INS). La facture a certes reculé de 12,3 % sur un an, après avoir atteint 214,1 milliards de FCFA en 2024, mais le blé reste une composante majeure du déficit commercial alimentaire.
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