Dans son récent rapport pays publié le 11 août dernier, la Banque africaine de développement (BAD) presse le Cameroun de revoir le mécanisme utilisé pour évaluer sa richesse naturelle, qui demeure sous-exploitée et mal captée. Cette avancée permettrait à la richesse naturelle du pays d’apparaître dans les statistiques officielles, estimant que la valorisation du capital naturel est une priorité préalable à son rôle de source de financement du développement.
« Pour la valorisation du capital naturel, les autorités doivent utiliser un nouveau Système de comptabilité nationale (SCN) qui intègre le capital naturel dans le PIB. Le Cameroun utilise le SCN 2008 qui ne prend pas en compte le capital naturel. La transformation industrielle est la priorité du pays dans la mise en œuvre de la stratégie nationale de développement (SND) 2020-2030 car les produits issus du capital naturel sont faiblement transformés », alerte l'institution financière.
Lire aussi: Cameroun : le gouvernement veut porter la pression fiscale à 14,1 % du PIB d'ici à 2029
À travers cette recommandation, la BAD invite Yaoundé à procéder au rebasage des comptes nationaux, une opération technique visant à actualiser l'année de référence utilisée pour mesurer la richesse produite par l'économie. Cette réforme n'est pas fortuite. Elle s'explique par le fait que le PIB déclaré ne reflète pas la réalité des richesses naturelles du pays. La BAD déplore ainsi que les ressources extractives du Cameroun soient mal valorisées économiquement, perdant de la valeur au lieu d'en créer.
A titre d’illustration, entre 1995 et 2020, la valeur totale du capital naturel n'a augmenté que de 4,5%, passant de 212,8 à 222,3 milliards de dollars. Cette faible progression cache toutefois deux tendances opposées. D’une part, le capital renouvelable (forêts, terres agricoles, etc.) a progressé de 10%, tandis que le capital non renouvelable (pétrole, gaz, minerais) a chuté de 57%.
Faible transformation
Ce manque de traçabilité impacte directement la transformation industrielle du pays, pourtant une priorité dans la mise en œuvre de la Stratégie nationale de développement (SND) 2020-2030, dans la mesure où les produits issus du capital naturel restent faiblement transformés. « 100% de la production de pétrole brut sont exportées, 100% de la demande en carburants sont importées ; 80% de la production de gaz sont exportés contre 20% transformés au niveau local ; la valeur ajoutée manufacturière est de 13,7% du PIB et les produits manufacturés représentent 22,4% des exportations en 2025 », souligne la BAD qui précise tout de même que la séquestration du carbone (forêts, etc.) pourrait générer jusqu'à 4,49 milliards $ de PIB supplémentaire, un potentiel encore peu exploité.
Goulots d'étranglement
La BAD identifie trois facteurs, qui contribuent à aggraver la situation. Il s'agit, en premier lieu, de la suspension du Cameroun de l'Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE) depuis le 29 février 2024, pour manque de transparence dans la gestion des ressources naturelles. À cela s'ajoute l'inscription du pays, en juin de la même année, sur la liste grise du Groupe d'action financière (GAFI), pour des failles dans la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme. Enfin, Yaoundé aurait perdu 97,7 milliards de dollars entre 1970 et 2022 du fait de la corruption et des flux financiers illicites.
Les conséquences sont immédiates. L'institution dirigée par Sid Ould Tah relève que « des défis supplémentaires persistent », le capital naturel captant difficilement les flux d'investissements directs étrangers (IDE). Il en va de même pour les partenariats public-privé (PPP) : « sur les 26 projets d'investissements que le pays a réalisés sous forme de PPP à fin mars 2026, un seul projet porte sur le capital naturel », déplore la BAD.
Si le Cameroun matérialise cette recommandation de la BAD, il suivrait les pas du Gabon dont les démarches sont engagées depuis 2025. Selon le ministre congolais de la Planification et de la Prospective, Louis Pierre Mvono, Libreville a initié le calcul de son capital naturel grâce aux comptes satellites, afin de mesurer avec précision la valeur réelle de ses forêts, de ses ressources hydriques et pétrolières.
Lire aussi: Dette : le Cameroun négocie un prêt ESG de 15 ans auprès d'un bailleur multilatéral
De l’autre côté, le Congo et la BAD ont ainsi signé un accord de don de 602 000 dollars (environ 380 millions de FCFA) destiné au rebasage des comptes nationaux. Ludovic Ngatsé, ministre de l'Économie, du Plan, de la Statistique et de la Prospective, précise qu'il s'agit pour Brazzaville d'aligner le Congo sur les bonnes pratiques internationales, qui recommandent d'actualiser l'année de base tous les dix ans, afin que les comptes nationaux reflètent mieux la structure réelle de l'économie.











