À peine 18 mois après son arrivée à la tête de l’Autorité indépendante de lutte contre la corruption (AILC), Ousmane Abderaman Djougourou quitte précipitamment ses fonctions. Un décret signé ce 14 août par le chef de l’État, Mahamat Idriss Déby Itno, le remplace par le magistrat Nedeou Teubdoyo Gérard, qui était jusque-là substitut du procureur de N’Djamena, au poste de contrôleur général. Mahamat Saleh Youssouf Wachoun, un autre haut magistrat, devient, pour sa part, contrôleur général adjoint, en remplacement de Fatime Abdelkerim Soumaila.
Ce changement intervient dans un contexte particulièrement sensible pour l’institution chargée de veiller à la probité dans la gestion publique. Depuis plusieurs jours, l’AILC est engagée dans un bras de fer avec la Société des hydrocarbures du Tchad (SHT), compagnie publique au cœur du dispositif pétrolier du pays. Le contrôle conduit par l’Autorité dans cette entreprise a donné lieu à un incident impliquant des agents de l’Agence nationale de sécurité de l’État (ANSE), avant de déboucher sur des accusations publiques croisées entre les différentes parties. L’origine de cette séquence remonte au 1er juillet dernier. Ce jour-là, l’AILC dépêche, par ordre de mission, une équipe à la SHT pour examiner sa gestion financière, matérielle et humaine sur la période allant de 2024 à la date du contrôle.
Lire aussi : Tchad : la Société nationale des hydrocarbures s'oppose à l'audit de ses ventes à Glencore
Parmi les documents recherchés figurent, notamment, des factures liées aux ventes de pétrole brut à Glencore, négociant suisse, dont l’examen devait permettre aux contrôleurs de vérifier la régularité des opérations et des recettes pétrolières. La mission va cependant prendre une tournure conflictuelle le 07 août. Dans son communiqué publié quelques jours plus tard, l’AILC affirme que ses contrôleurs ont rencontré des difficultés pour obtenir certains documents auprès de la direction générale de la SHT.
L’institution soutient ensuite que des éléments de l’ANSE sont intervenus dans les locaux de la compagnie pétrolière et ont interpellé plusieurs de ses agents.
Selon la version de l’AILC, des responsables de la mission, dont la contrôleur général adjointe et le directeur général des investigations et du contentieux, auraient été menottés, encagoulés et conduits dans les locaux de l’ANSE. Leurs téléphones et ordinateurs auraient également été saisis. L’Autorité a dénoncé une atteinte à son indépendance et annoncé sa volonté de poursuivre le contrôle de la SHT.
Lire aussi : Lutte contre la corruption au Tchad : 888 milliards FCFA échappent encore aux caisses de l’Etat
La SHT a contesté cette version. Dans un communiqué rendu public le 13 août, la société publique affirme avoir coopéré avec l’AILC depuis le début de la mission, mais reproche aux contrôleurs leurs méthodes. Elle accuse l’équipe de l’Autorité d’avoir retenu pendant plusieurs heures sa directrice commerciale et marketing. La compagnie conteste également la manière dont les documents relatifs aux ventes de pétrole auraient été obtenus. Cette confrontation est particulièrement sensible sur le plan économique, dans la mesure où la SHT occupe une position centrale dans la chaîne pétrolière tchadienne.
Et à ce titre, les opérations de commercialisation du brut constituent une source majeure de revenus pour l’État. L’examen des factures de vente et des flux financiers liés à ces opérations touche donc directement à la transparence des recettes publiques et, au-delà, à la gouvernance du secteur pétrolier. C’est dans ce climat que tombe, ce 14 août, le décret mettant fin aux fonctions de Djougourou. Nommé le 07 février 2025 pour succéder à Youssouf Tom, celui-ci aura donc passé environ 18 mois seulement à la tête de l’AILC.
Lire aussi : Tchad : l'Autorité de lutte contre la corruption va auditer les entreprises extractives
Sa nomination avait été présentée comme un signal en faveur du renforcement de la lutte contre la corruption. Avant de rejoindre l’AILC, il avait notamment dirigé l’Agence d’administration des zones économiques spéciales et travaillé à la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC). Il serait difficile, dans ce contexte, de ne pas établir un lien entre ce limogeage et le dossier pétrolier, au regard du timing du décret présidentiel. Le chef de l’État semble ainsi avoir tranché en faveur de la SHT.
Pour le nouvel homme fort de l’AILC, Nedeou Teubdoyo Gérard, l’un des premiers dossiers à gérer devrait être de désamorcer la crise avec la SHT. L’interruption du contrôle engagé début juillet pourrait, cependant, constituer un sérieux précédent quant à la capacité de l’organe anticorruption à exercer ses prérogatives face aux autres composantes de l’appareil d’État.
Lire aussi : Climat des affaires: le Tchad renforce son arsenal de lutte contre la corruption









