Au Cameroun, l'huile végétale est l'un des maillons les plus stratégiques de l'industrie agroalimentaire locale. Au-delà de la cuisine des ménages, elle entre aujourd'hui dans la fabrication du pain, des biscuits, de la margarine, des savons, des cosmétiques ou encore du chocolat. À mesure que le pays s'urbanise, que les habitudes alimentaires évoluent et que les industries de transformation se développent, les besoins progressent à un rythme soutenu, porté par une croissance démographique estimée à près de 2 % par an. Mais derrière cette consommation en hausse se cache un déséquilibre devenu structurel.
L'huile de palme, principale matière première du secteur, illustre cette situation. Les besoins nationaux sont désormais estimés à près de deux millions de tonnes par an, pour une consommation moyenne de 8,3 kg par habitant, tandis que la production locale ne devrait atteindre que 465 000 tonnes en 2025, selon les projections du département américain de l'Agriculture (USDA). Assurée à 60 % par les grandes plantations agro-industrielles (Socapalm, Safacam, Pamol et la CDC) et à 40 % par les plantations villageoises, cette production couvre à peine un quart de la demande. Ce déficit pèse directement sur les raffineries. Selon Alain Fonin, associé gérant du cabinet Fonin Capital Advisory, les douze unités actuellement en activité ne parviennent à couvrir que 37 % de leurs besoins en huile de palme brute, laissant un déficit annuel de 752 000 tonnes. Faute de matière première, une partie des capacités industrielles demeure sous-utilisée, limitant la production et alimentant les tensions sur le marché.
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Pourtant, les investissements continuent d'affluer. Quatre nouvelles raffineries doivent prochainement ouvrir à Douala et à Kribi, portant la capacité nationale à près de 5 000 tonnes par jour, contre 3 500 actuellement ; un signal de la confiance des investisseurs dans les débouchés du marché régional. Cette course aux capacités industrielles soulève toutefois une interrogation majeure sur l'approvisionnement réel en matières premières de ces unités, car la production agricole progresse beaucoup plus lentement que les capacités de transformation. Selon l'Association des raffineurs des oléagineux du Cameroun (Asroc), plusieurs industriels ne disposent ni de plantations intégrées ni de contrats d'approvisionnement suffisamment sécurisés avec les producteurs. Ce déséquilibre relance le débat sur la diversification des sources d'huiles végétales, face aux limites croissantes de la filière palmier à huile.
Les importations deviennent indispensables
Face à cette insuffisance chronique, les industriels dépendent de plus en plus des importations. Chaque année, l'Asroc centralise les besoins des raffineries avant leur validation par les pouvoirs publics. Ce mécanisme est devenu indispensable : les importations d'huile de palme brute sont passées de 56 000 tonnes en 2018 à 135 690 tonnes en 2025, pour une facture supérieure à 96 milliards de FCFA. Cette dépendance expose toutefois le Cameroun aux évolutions du marché international. Principal fournisseur du pays, la Malaisie oriente désormais une part croissante de sa production vers les biocarburants, réduisant l'offre disponible à l'exportation et accentuant la volatilité des prix. Dans ce contexte, les investisseurs s'intéressent davantage à d'autres oléagineux, même si l'huile de palme demeure la plus compétitive grâce à son rendement élevé (2,3 tonnes par hectare) et à un prix réglementé de 1 500 FCFA le litre.
Le soja, une alternative crédible… mais encore loin de détrôner l'huile de palme
Longtemps cantonné à la production de provendes destinées à l'alimentation animale, le soja s'impose progressivement comme une piste sérieuse pour diversifier l'offre nationale d'huiles végétales. Pourtant, après avoir ponctuellement dépassé les 130 000 tonnes de graines en 2021, la récolte camerounaise est retombée à environ 76 700 tonnes en 2023, soit une baisse de plus de 40 % en deux ans, sous l'effet des aléas climatiques et de la hausse du coût des intrants. Cette offre insuffisante peine à satisfaire une double demande : celle des ménages et celle de l'industrie de l'alimentation animale, où le tourteau de soja reste le moteur économique de la trituration et représente parfois plus de 50 % du chiffre d'affaires des raffineurs. Ce déséquilibre maintient le Cameroun sous une forte dépendance extérieure, avec des importations de graines, d'huile et de tourteaux dépassant désormais 100 000 tonnes par an. Les investisseurs conservent toutefois leur confiance dans la filière : plusieurs projets d'unités de transformation (Pafic Sarl, Magnum Diversity, SOD, Agrivara ou Sfrip) sont en cours d'installation aux côtés du pionnier Soproicam, avec des capacités futures allant de 30 à 500 tonnes par jour.
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Malgré ces perspectives encourageantes, les spécialistes restent prudents lorsqu'il s'agit d'évoquer un éventuel remplacement de l'huile de palme. Pour Alain Fonin, la comparaison entre les deux filières tourne largement à l'avantage du palmier à huile. « Le palmier à huile demeure l'oléagineux le plus productif au monde, avec un rendement près de dix fois supérieur à celui du soja, un taux d'extraction plus élevé et des coûts de production environ 20 % plus faibles », explique-t-il. Autrement dit, produire un litre d'huile de soja coûte plus cher que produire un litre d'huile de palme. Cette différence se retrouve dans les rayons : selon l'expert, l'huile de soja est vendue environ 500 FCFA plus cher par litre que l'huile de palme raffinée, un écart significatif sur un marché où le pouvoir d'achat reste le principal déterminant des choix des consommateurs.
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De plus, la production nationale de soja reste insuffisante pour approvisionner les industries en raison de la fuite des récoltes vers le Nigeria et d'un tissu de transformateurs encore limité à de petites structures, loin des économies d'échelle du palmier à huile. Pour ces raisons, Alain Fonin considère le soja non pas comme un substitut à l'huile de palme, mais comme un complément, dont le décollage industriel dépend de réformes structurelles urgentes. L'expert recommande ainsi de faciliter l'accès au foncier, de créer des technopoles agricoles, de renforcer les contrats entre planteurs et usines, et de concevoir des financements adaptés. Il préconise enfin de protéger le marché en limitant les exportations de graines et les importations d'huiles raffinées, pour inciter à la transformation locale.
Huile de coton : niche locale
L'huile de coton s'impose également comme une alternative crédible au Cameroun, bien que sa faible production la cantonne encore à un marché de niche incapable de rivaliser avec l'huile de palme. Au cœur de cette filière, la Société de développement du coton (Sodecoton) valorise les graines issues de l'égrenage dans deux huileries du Septentrion, produisant notamment la marque Diamaor à hauteur de 22 millions de litres (environ 18 400 tonnes) pour la campagne 2024-2025. Ce volume reste minime face aux 450 000 tonnes d'huile de palme brute nationale, limitant l'expansion d'une marque qui bénéficie pourtant d'une solide réputation de qualité et d'un positionnement tarifaire intermédiaire : légèrement supérieur à celui de l'huile de palme réglementée, mais inférieur à ceux du soja et du tournesol.
« La Sodecoton ne dispose pas encore de la taille critique pour rivaliser avec les raffineries d'huile de palme présentes dans les dix régions du pays […] Diamaor bénéficie d'une notoriété spontanée et d'un prix qui favorise sa compétitivité sur le marché par rapport aux autres huiles végétales, hormis l'huile de palme raffinée », observe Alain Fonin. La croissance de cette filière se heurte toutefois à une contrainte structurelle majeure : sa dépendance à la filière textile, qui empêche toute extension des volumes fondée sur la seule demande en huile alimentaire. Selon Alain Fonin, l'avenir de l'huile de coton repose donc sur l'innovation commerciale plutôt que sur les rendements.
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En définitive, bien que ces trois huiles répondent en apparence au même besoin alimentaire et industriel, elles obéissent à des modèles économiques radicalement différents : le palmier à huile demeure la culture oléagineuse de masse, la plus performante et la moins chère, le soja répond à une logique industrielle dont la rentabilité repose sur la commercialisation des tourteaux, tandis que le coton valorise localement les sous-produits de l'égrenage. Face à cette réalité et à une croissance démographique qui accentuera la consommation, l'enjeu majeur du Cameroun n'est pas de remplacer une huile par une autre, mais de développer simultanément ces trois filières complémentaires pour sécuriser l'approvisionnement national et briser une dépendance croissante vis-à-vis des importations.














